Yves Bonnefoy


« La peinture : ce miroir où brille, derrière nos figures à contre-jour, la lumière là-bas, qui ourle les arbres. Anne-Marie Jaccottet est peintre ; et elle cherche donc dans le sable des jours ces paillettes qu'on y perçoit d'une beauté possible, d'un sens. C'est faire comme la plante, dont la fleur assemble et comme transmute les couleurs et les formes éparses dans la matière, et naturellement Anne-Marie compose donc des bouquets avec les fleurs de ce monde pour en questionner l'énigme dans ses tableaux, étendant sa recherche au paysage, qui lui aussi est beauté, et même musique, on ne sait pourquoi. Et c'est là, certes, prendre le risque de l'illusion, car si le poète a assez de nuit, avec les mots, pour imaginer le royaume sans rien oublier de l'exil, le peintre peut rencontrer des bleus lointains si purs, des rapports de tons si intenses dans l'évocation d'une treille qu'il va être tenté de croire qu'il a franchi une porte dans ce mur derrière lequel, penchés sur le miroir, nous apercevons les feuillages. D'où la fascination qu'a exercée la peinture sur cet Occident qui ne s'est jamais désépris du mythe d'une plénitude première. Mais Anne-Marie Jaccottet ne consent à la beauté, qui est en somme si impérieuse, qu'avec des yeux sans chimères. Pulpe du fruit, dans ses aquarelles, mais ténuité de leur couleur trempée d'une sorte de brume comme pour vérifier que signe, même nourri de lumière, n'est pas substance. Bouquets, mais dont le tremblé des contours font qu'ils s'avouent notre rêve. Et ces gris sourds et ces mauves qui gardent dans le jaune et le rouge une eau qui ne s'évapore pas. Cette oeuvre aimerait apaiser la faim, mais dit pour finir l'inapaisable. Elle aide à vivre, mais comme la vérité. Elle est à la fois joyeuse et mélancolique. Comme la terre elle-même. Puisque «sous les rameaux du laurier de Virgile », celle-ci ne cesse d'unir, et c'est bien là le mystère, « le pâle hortensia et le myrte vert ».