je me suis posé sur une fleur
papillon qui referme ses ailes
dans le parfum d'un ciel d'été
la rivière s'enfuit pressée
au loin
elle serpente dans la fraîcheur
sous les arbres elle se cache
disparaît dans l'ombre du sous-bois
j'évite ses yeux trop vifs
elle qui coule sans fin
et qui scrute le visage du ciel
qui en connaît tous les secrets
tous les recoins
elle qui de son regard de nuit
fixe sans ciller les fragiles étoiles
les gigantesques galaxies
elle se perd dans le rêve
et s'insinue dans le mien
celui qu'elle tisse au jour le jour
et qui fait naître le soleil
à l'orée de l'aube livide
tout au bout du sommeil
*
je plonge dans l'eau fraîche
aux profondeurs bleutées
où gisent tant d'objets familiers
des agates qui m'observent
de leurs iris multicolores
certaines ont des reflets d'innocence
elles brillent comme des lucioles
d'autres se cachent dans le noir
et laissent échapper des fumerolles
incandescence de volcans intérieurs
prudence à leur approche
instants qui viennent au coeur frapper
souvenirs presque oubliés
qui hantent les bas-fonds de la mémoire
que d'oubliettes dont j'ai perdu la clef
que d'endroits où j'évite d'entrer
je marche doucement
sur un sol mouvant
j'assure chacun de mes pas
l'angoisse me taraude
de son bec crochu
elle me torture les entrailles
me faut-il réveiller cet enfant qui dort
à poings fermés
qui serre dans ses mains vulnérables
des bribes d'un passé enterré
*
le paysage s'étale fantomatique
devant moi
le jour brille en lambeaux
il déchire de ses doigts les nuages
là sous la lumière
s'épanouissent des fleurs enchantées
d'un éternel été
ailleurs les lueurs vespérales
cachent des arbres défeuillés
depuis longtemps sans vie
nul souvenir ne s'y accroche plus
ils ont rendu l'âme
ils ne parlent plus
ils se sont à jamais tus
je me souviens de mots
murmurés à l'oreille
au goût de miel
ils avaient la chaleur du sein
la douceur des caresses
l'âme s'y abreuvait
y trempait ses lèvres fluides
jusqu'à l'ivresse
je me souviens de chaleureuses étreintes
qui me serraient si fort
contre une poitrine aimante
épanchement rempli de moiteur
tendresse
je me souviens de ses mains
qui me collaient l'oreille attentive
contre les battements berceurs d'un coeur
ô félicité
ô bonheur
*
volières en fête
où frémissent des cris radieux
où s'entremêlent de multiples chants
les oiseaux se sont dispersés
par la porte entrebaîllée
gerbes colorées
qui ont réjoui l'air de leurs frémissements
un arc-en-ciel se cambre
sous mes paupières closes
coin de paradis
où mon enfance s'est endormie
au fond des eaux
une idole silencieuse veille
figure hiératique
qui surnage dans son sommeil
inoubliable spectre
emmuré dans son mutisme
enfermé dans le jardin de jadis
là où s'est engravée mon insouciance
quand le vautour charognard
m'a labouré les viscères
solitude qui s'est logée sous ma peau
où s'est inscrite à jamais ma peine
*
sur une plage
ma barque éventrée s'est échouée
blessée
les vagues viennent y mourir
à bout de souffle
qui font tressaillir de tristesse
mon âme
écorchée
estropiée
qui a tant vécu de détresses
réminiscences douloureuses
qu'a emportées avec elle
dans ses voiles diaprées
l'aurore laiteuse
*
dans la pénombre du temple
des volutes d'encens embaument l'air
des psaumes retentissent
sous la voûte
entremêlés de prières
murmurées
dans une tiédeur feutrée
par des voix d'autrefois
depuis longtemps tombées dans l'oubli
la mer qui rugit
n'est pas loin
elle s'étale obscure sur la plage
sous la clarté crépusculaire
elle fait miroiter
les crêtes écumeuses de ses vagues
qui furieuses
captent la lune de leurs mains
et lacèrent le sable
de leurs griffes pointues
*
le vaisseau dort au quai
et je sens sur ma chair les embruns du départ
le vent souffle vers l'exil
alors que le matin sort du brouillard
devant moi s'étend la mer indéfinissable
au large front pensif
et soucieux
au regard profond et sombre
le vent gonfle les voiles
et la goélette déploie ses fines ailes
l'équipage largue les amarres
dans sa hâte de gagner le large
et je quitte ce pays
jetant par-dessus bord
les traces du passé
je pars
lège de mes jeunes années
vers l'horizon indéfini
qui mène partout vers les ailleurs
vers ces cieux inconnus
qui se mirent dans des eaux turquoises
vers ces paysages modelés de songes
où les toucans fleurissent les ramures exotiques
de forêts foisonnantes
où le soleil marbré
se voit filtrer par la jungle mystérieuse
lieux inexplorés
où je veux perdre la naïveté
la candeur de mes illusions
*
craquement de la coque
qui creuse son sillon
malgré la colère de la mer
je nargue la furie des flots
qui fouettent le ventre nu du navire
appuyé sur le bastingage
je file sans regret
prêt à affronter les hurlements des vents
et à braver la nausée du tangage
jours et nuits
l'embarcation fonce tout droit
sans l'ombre du doute
le havre se repose là-bas
au bout de la route
c'est de là qu'arrivent les mouettes rieuses
criardes au-dessus des mâts
elles suivent avec avidité notre sillage
elles escortent le navire volage
qui déposera sa fatigue sur le môle
apaisement de l'arrivée
déjà une brise légère
m'accueille de loin
avec l'odeur paisible de la terre
*
frénésie du bourlingueur
quand il arrive à l'escale
sitôt qu'il met le pied sur le sol
encore secoué par les mouvements de la mer
il se retrouve au zinc d'un bar mal famé
qui accueille les navigateurs
il se soûle
il perd aux dés la moitié de ses gages
et gage l'autre moitié
avant de se blottir aviné
dans les bras d'une fille à marin
et de se réveiller nu
dans la solitude du matin
j'ai les yeux brouillés par la nuit blanche
après avoir cueilli tout ébahi
sur le ventre d'une inconnue
la fleur odorante du plaisir
vite fanée
vite retrouvée
parfum capiteux qui m'enivre
délire
soif de ta peau blanchâtre
ô femme cajoleuse
qui m'a dévoilé
dans l'obscénité d'une alcôve
les secrets de l'éden
la griserie de la jouissance
la délectation du corps en folie
l'exaltation des sens assouvis
*
le temps signale le départ
il me faut repartir
toujours et sans cesse
et plus loin
et je me précipite insouciant
dans le sang des heures
je louvoie
naviguant d'un port à l'autre
les tempêtes enragées déchirent la voilure
et fracassent l'embarcation
sur une batture
cauchemar du naufragé
quand la quille s'éventre
et qu'il doit radouber la carène
afin de reprendre le souffle du vent
*
mon regard se perd dans le lointain
incertitude
au-delà du visible
l'avenir brille d'espoir
il gît dans l'obscurité
celle des profondeurs océanes
où se recueillent les astres
nimbés d'une luminosité spectrale
l'espoir se cache là
il s'éveille dans les plis de la nuit
il s'échappe des vapeurs nocturnes
et voilà que des scintillements éclatants
projettent vers demain
l'itinéraire phosphorescent du voyage
malgré les dangers
je me confie aux flots courroucés
et je me dirige vers l'île hospitalière
où s'apaise l'impétuosité des flots
c'est sur ce calme rivage
que tu m'attends
femme au doux visage
patiente
bienveillante
qui à mon arrivée me tendra la main
à la paume de satin
tu noueras à mon cou
tes bras de firmament
me donnant l'univers à adorer
*
ô amour
dès le premier instant
nous nous reconnaîtrons
tes yeux de jais m'embraseront
luminescence
véhémence
ils recréeront à travers ta vue
ma vie passée
et je revivrai la tienne en parcourant ta peau
coup de foudre
qui nous étreindra de sa chaleur
fatigué par l'incertitude du voyage
je me jetterai à tes genoux
pour embrasser tes pieds
et nous sombrerons ensemble
dans le sommeil de l'émerveillement
de nos corps retrouvés
et l'un à l'autre liés
sur le rivage
doux comme ta peau
déferleront
dans le calme de l'aube
les longues lames
à saveur d'éternité
Yves Brillon
Novembre 1999