Dominique Gelay, native du Beaujolais, réside à Lyon.
Elle nous offre trois poèmes où l'allégorie tient une place appréciée ; poésie du symbole qui trouve son charme dans la trouvaille de néologismes de bon aloi, qu'ils proviennent du vieux français ou de son goût à harmoniser les mots. La musique est un chemin obligé vers son imaginaire poétique.
On lira avec intérêt ces vers sur le temps traçé de la vie à la mort en passant par l'amour, ainsi que de l'enfant-né au jeune homme intrépide.
L'ensemble est construit avec soin tant sur le plan métrique que sur une ligne d'idée permanente et non aléatoire.
 

 

 

I

Symphonie N°1.opus10

A Beethoven.

La musique est une île secrète,
Un écrin de délicates métamorphoses,
-margouillis de délirantes anamorphoses-
Ses rivages escarpés sont un recueil
Où s’enluminent les harpes* éternelles des vagues.
Là, dénude-toi dans les senteurs des narcisses* ;
Que dans leur œuvre noire plus rien ne t’extravague :
Par l’humble jusqu’au sublime il faut que tu glisses !

La musique est une île secrète,
Une amulette où s’affrontent en magie
Les éclats jaspés
De danses et de tours de lutins*
Gouailleurs
Et d’échos de cithares*
Babilleurs
De cancatilles où chatoie l’élégie
Et les vents se chamarrent ;
Là, féconde-toi à ce festin
De l’ombre échappé

La musique est une île secrète,
Un jardin paradisiaque
Où les lyres* enfantent en un chant nuital
De doux rêves d’aurore lointaine
Et d’amour dionysiaque
Dedans l’embellie d’un azur firmamental.
Là, tu découvriras la fontaine
Des milles tendresses et des âcres liqueurs
Encloses dans l’île* secrète de mon cœur.

 

Octobre 1988, Septembre 1992.

Saint Nizier, Lyon.

 

* : la harpe symbolise les tensions entre les instincts matériels représentés par son cadre de bois et par ses cordes de lynx et les aspirations spirituelles figurées par les vibrations de ces cordes qui ne sont harmonieuses que si elles procèdent d’une tension bien réglée entre les énergies de l’être, ce dynamisme mesuré symbolisant lui-même l’équilibre de la personnalité et la maîtrise de soi.

* : le narcisse symbolise l’engourdissement de la mort mais d’une mort qui n’est peut-être qu’un sommeil. L’étymologie aide à comprendre le rapport de cette plante avec les cérémonies d’initiation : « narcisse » vient du grec « narkissos, de « narké »,assoupissement.

* : les lutins, venus du Monde Souterrain auquel ils restent liés, symbolisent les forces obscures qui sont en nous, ils personnifient les manifestations incontrôlées de l’inconscient.

* : la citare symbolise la tempérance, cette vertu fondée sur le sens de la mesure, tout comme la musique.

* : dans l’iconographie chrétienne la lyre évoque la participation active à l’union béatifique. Faire vibrer la lyre, c’est faire vibrer le Monde.
Tous les instruments de musique semblent être autant de moyens d’accéder à l’harmonie secrète du Monde.

* : l’île est le refuge où la conscience et la volonté s’unissent pour surmonter les assauts de l’inconscient ; contre le flot de l’océan, on recherche le secours du rocher. Elle est un lieu d’élection, de science et de paix au milieu du monde profane. Elle représente un centre primordial auquel on ne parvient qu’à l’issu d’une navigation ou d’un vol, d’une initiation, d’un apprentissage.

*

 

II

C'est...(la vie, l’amour, la mort).


C’est le babil de l’aurore sur les larmes de la nuit,
La rosée s’arc-en-cielle,
L’espoir nouveau s’élabore sur un Paradis enfui ;
C’est un vol d’hirondelles*
Joueuses,
Ivres de parfums, de terres, de plantes*,
Charmeuses,
Elfes du festin de l’aube naissante ;
La musique est un appel, un guide, un onguent
Et roule la mer…

C’est l’hymne de la cigale pour son amant aux doigts d’or*,
Ciel et terre s’embrasent,
Le vent déploie ses rafales pour voiler leurs corps à corps ;
Des colombes* qui jasent
Vigiles
D’un sanctuaire paré de fleurs mauves*,
Tranquilles,
Une source éclatante pour alcôve ;
C’est la vague où l’été se voluptuose ;
La musique est un feu, une île, une rose*
Et roule la mer…

C’est le murmure du cyprès en un doux mirologue,
Le jour s’enchrysalide,
Tout abjure en de noirs apprêts pour un morne épilogue ;
Le rossignol candide,
Obstiné,
En ses trilles module sa souffrance,
Forcené,
Il ranime la torche* d’espérance ;
C’est une vague où l’hiver vif s’apaisante* ;
La musique est un seuil, de la myrrhe*, l’acanthe*
Et roule la mer…

Juillet 1990, Mai 1993

Saint Nizier, Lyon



* : l’hirondelle est la messagère du printemps.

* : les plantes, attributs de Perséphone, premiers degrès de la vie, symbolisent la naissance perpétuelle, le flux incessant de l’énergie vitale.

* : le soleil, attribut d’Apollon, est considéré comme fécondateur mais il peut aussi brûler et tuer.

* : la colombe est l’attribut d’Aphrodite, déesse de l’amour.

* : le violet est la couleur de la tempérance, de la lucidité de l’action réfléchie.

* : l’île est symboliquement un lieu d’élection, de science et de paix.

*: la rose symbolise la coupe de vie, l’âme, le cœur, l’amour…

*: la torche est symbole de purification par le feu et l’illumination. Elle est la lumière qui éclaire la traversée des Enfers et les chemins de l’initiation. La mère de Perséphone recherche sa fille en ayant en mains des torches ardentes. Perséphone symbolise le candidat à l’initiation qui passe par la mort pour renaître, par les Enfers pour accéder au Ciel.

* : apaisanter : apaiser, calmer (mot d’ancien français).

* : la myrrhe a une dimension prophètique ; les mages ont apporté de la myrrhe à l’Enfant Jésus.

* : l’acanthe est utilisée dans l’architecture funéraire pour indiquer que les épreuves de la vie et de la mort symbolisées par les piquants de la plante sont victorieusement surmontées.

*

 

III

 

Viens, Anqropaki mou

 

Viens anqropaki mou,
Dans tes yeux le sommeil s’est effrangé ;
S’éveillent tous les espoirs de ta mère
Secoue cet univers pour toi en friche
De tes premiers pas si insouciants !

Dépose, lampre mou,
Une couronne de fleurs d’oranger
Dessus le cœur déchiré de ta mère
Et va, va, de ta fraîche et douce biche
Ensemencer le ventre impatient

Oh ! pallekari mou,
Tant de joie sauvage face au danger !
Las ! Que les larmes de feu de ta mère
T’accompagnent tout comme un sûr fétiche
Vers l’Hadès au nocher terrifiant !

1990.Juillet 1991.Avril 1994

Saint Nizier, Lyon

Anqropaki :petit homme
Lampre :
jeune marié
Pallekari :
jeune homme brave

signer le Livre d'or

 

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