Et sur le linge où l'aube
insensible se plisse
Tombe, d'un bras de glace effleuré de carmin,
Toute une main défaite et perdant le délice
A travers ses doigts nus dénoués de l'humain.
Paul Valéry : Anne
L'étrangère
I
Connaissez-vous les vergers sous la neige
Ou ne mûrissent que les fruits du silence ?
C'est là qu'étendue sous un voile blanc
Dormait l'étrangère de la route incertaine
Attendant que s'entrouvrent là-bas
Les portes basses dans le bleu du ciel.Je l'ai vue dans l'instant
Passer d'une rive à l'autre
Après qu'elle fût engloutie
Sous une cathédrale de fer.Je n'ai vu que son bras
Tel un sceptre grandiose
Emerger vers la route du ciel
Et une roue tournant encore
Avec ses rayons d'argent
Une roue libre de bicyclette.J'aurais tant voulu parler
A l'étrangère de la route
Perdue sous un poids lourd !
Mais d'elle je n'entendais
Dans ces orgues lointaines
Que le grand jeu d'oiseaux
Chantant la neige en deuil.C'était pourtant le printemps
Et mon coeur était triste.
L'étrangère devait être belle
Sous sa cathédrale de fer !Avait-elle encore un rêve ?
Que se passe-t-il donc
Sur les routes de la Vie ?
II
Je connais l'étrangère
Car elle est tout en une. Je l'ai croisée sur les crètes
Adossée à un rocher
L'air de manger l'espace
Laissant filer ses mèches
Au vent frais du vallon. Je passai simplement
Et je la vois, là, plantée
Comme une fleur méconnue
Elle ne m'a pas regardé
Paralysée par ses rêves. Quand je l'eus dépassée
Elle n'avait pas bougé A quoi songeait-elle
Quand ses grands yeux
Mimaient la frange des cimes ? Sans doute déssinait-elle
Le monstre des platanes
Et comptait les matins calmes
Avant la mauvaise route ? Plus je m'élevais vers les neiges
Plus elle s'amenuisait
Jusqu'à l'instant
Où je ne la vis plus. Quand je revins
Elle n'était plus là.
Envolée comme une âme
Vers son destin glorieux.. Je la nommai Violette
Comme ces pétales
Bleuissant les alpages
Comme Nozières
Qui fut saccagée
Par son entourage...L
a fleur froissée
Ne promettait plus
D'être bleue
Elle perdait sa sève
Sur la route infertile.L'étrangère attendait
L'âme en suspens
Que blanchisse la nef
Sous la bonne lumière...François Rivals
Copyright © 1999-2000- François Chavanne- Poésies et aquarelles