Sit terra levis...
Que m'importe ces épis mûrs
A tout bout de champ
Qui, flanqués de leurs glumes
Semblent oublier, les beaux blonds,
Qu'ils furent verts et tendres dans le vent,
Mais ils n'en disent rien...
Ils ont la mémoire courte et l'échine courbée
Prêts à l'ultime sacrifice
Célébré par les grandes coupes du soir
Le tournis vertigineux des vis sans fin
Le passage à tabac sur les secoueurs,
Bousculés, triés sur le volet
Selon leur bonne ou mauvaise mine
Puis projetés dans les sacs de jute
Où s'engouffre une poussière venteuse,
Broyés sous les meules de pierre grise
En fines gueules cassées, pour finir
En gueules enfarinées de cendre blanche
Transmuée plus tard en pain du jour.
Que m'importent ces épis morts de peur
Dès lors que j'entends la forêt qui s'agite
Le terreau en grand travail de réfection,
Les oiseaux qui déssinent dans le ciel
Leurs folles routes à grands coups d'ailes
En poussant des cris d'orgueil sous les nues,
Que je vois des prairies encore vertes et humides
Et leur mince filet d'eau zézayant sous les herbes,
Que le ciel est sans nuage et la lune en croissant
Que le tortillard tortille sa fumée sur le ballast
Et pousse des cris d'orfraie à qui veut l'entendre
Des clochers de village aux masures cachées.
Que m'importe ces orges fanées
Plus encore pliées que les blés
Qui s'agenouillent dans la mollesse
Attendant leur prochaine mise en bière,
Que m'importe l'avoine qui égrène son chapelet
Redoublant de prières quand elle est mise à terre
Et le blé dur, ce fier à bras, quand il n'est pas couché,
La noble céréale adulée par tous
Dont l'avenir est semoulé ou sucré
Vous savez, le couscous et les petits beurrés.
Que m'importe le poète qui veut tout pour lui
Mâche ses mots pour en faire un gras bouquet
Et ce peintre qui croit doubler tout ce qu'il voit
En écrasant sa molle pâte sur une feuille grenue.
Non ! tout compte fait, je préfère les buissons épais
Les hautes fougères qui sentent le champignon frais
Les futaies aux grandes pattes d'éléphants verts
Les insectes qui travaillent plus de 35H la semaine,
Le bousier besogneux qui roule sa merde sans la sentir
Le criquet qui fait des bons aux chutes hypothétiques
La taupe qui creuse à tout va ses tunnels sous la Manche
Les lapins qui tirent leurs oreilles comme des benêts
Croyant toujours , les pauvres, entendre un chien de fusil
Mâchonnant feuilles sur feuilles
Sans savoir s'il s'agit d'une touffe de pissenlits
Ou d'un parterre de trèfles à quatre feuilles.
Le renard à l'oeil vif qui balaie tout son monde
Prêt à filer sur plus petit que lui à pattes douces
Gourmand de poulettes, d'oeufs et de poussins,
L'innocent hérisson qui se pique de sotte suffisance
Et dans sa lente démarche ne voit pas le bibendum
Qui pliera définitivement sa carapace d'aiguilles,
Les nécrophores qui promptement font le ménage
Sapés de noir et rouge comme des cardinaux
Dans les siècles des siècles,
Les cigales qui chantent en cachette
Parcequ'elles n'ont pas été à la chorale,
Les cigalons qui dévissent les étés dès le midi,
Les grillons qu'on ne voit presque jamais
Et crissent quand on les quitte pour de bon,
Les punaises qui virevoltent lourdement
Et tombent automatiquement à l'envers
Jouant à qui pédalera le plus dans la choucroute
Pour se retourner sous tous les angles possibles
Et reprendre leur longue marche verte,
Les escargots et limacons allongés leur vie durant
Et qui selon certains mourront debout,
Et tous ces vivants de la terre
Que j'oublie, qu'ils m'en excusent !
Surtout les vers, ces grands biomasseurs
Qui d'un pied sur l'autre, quand ils en ont,
Peuvent jouer à la marelle sur nos papiers
Et gagner à cloche-pied la case du Paradis
De nos petits poèmes qui ne riment à rien
Quand ils ne sont pas de purs alexandrins...Loué soit le nom du Seigneur !
François Rivals
Copyright © 1999- François Chavanne- Poésies et aquarelles