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Par Jacqueline Dana, écrivain

La voie solitaire des poètes

 

 

Fin Juin 2003, le Prix Littéraire Prince Pierre de Monaco a été attribué au poète Philippe Jaccottet pour l'ensemble de son oeuvre. Une distinction qui met d'actualité le long chemin d'un amoureux des mots et des signes, d'un artiste, guetteur de vie, attentif à traduire le langage du monde en une poésie sans concession, où une beauté simple accompagne la pureté scrupuleuse d'un chant solitaire. Cet homme discret s'est attelé depuis cinquante ans à l'immense tâche de célébrer la poésie, par delà les frontières des langues, n'a-t-il pas appris le russe pour mieux traduire le poète Ossip Mandelstam ? Il forme avec sa femme, le peintre Anne-Marie Haesler, un couple hors normes, qui s'efforce de restituer le murmure de la nature, s'interroge sur le message secret de l'harmonie, sinscrivant ainsi dans un art de vivre, de réfléchir, de rêver qui leur est propre. Ils ont créé un dialogue entre leurs deux oeuvres, les dessins et aquarelles de l'une répondant aux poèmes de l'autre. Un couple de poètes : elle manie le le pinceau, lui, les mots dans une démarche commune. 

Il faut lire Philippe Jaccottet

"C'est l'effondrement des autres
qui est insoutenable et
qui menace de nous détruire.
De faire paraître nos mots
coupables, ou odieux. De nous
réduire, enfin, au silence"

Le découvrir, si on l'ignorait, pour écouter cette voix limpide et simple qui raconte la vie et la nature, la lumière et les ténèbres, qui dit la beauté du monde et en quoi, elle nous aide à survivre à ce qui nous entoure.
Rares sont les artistes modestes, ceux-là le sont. Loin des grandes villes et de leurs turbulences, installés depuis cinquante ans à Grignan, dans la Drôme, ils cultivent leur jardin à l'écart des flonsflons de la foule médiatique.
Jaccottet est un philosophe nostalgique et un sage.
A vingt-huit ans, déjà, il semblait avoir tout compris :

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance
Plus j'ai vécu, moins je possède le règne
Tout ce que j'ai, c'est un espace tour à tour
Enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Cinquante ans plus tard, le poète a conservé la même modestie, la même inquiétude, la même sagesse qui lui fait écrire cette confidence :

Seul fleurit l'inaccessible.

Philippe Jaccottet est né à Moudon, en Suisse, le 30 Juin 1925. Il fit ses études à Lausanne. En 1953, après sept années passées à Paris et de nombreux voyages, il se retire avec sa femme à Grignan, où, voyageurs immobiles, impressionnés par la beauté de cette Drôme provençale, ils déchiffrent les couleurs du monde et les rêves de l'humain.
Le poète a compris depuis longtemps que l'arrogance ne mène nulle part et il est lui-même une leçon d'humilité, insolite et réconfortante.

Tant d'années,
Et vraiment si maigre savoir,
Coeur si défaillant ?
[...] J'ai fait provision d'herbe et d'eau rapide,
je me suis gardé léger
pour que la barque enfonce moins.

Savoir se garder léger... Une leçon à retenir...
On aime à se baigner dans la limpidité réconfortante d'une écriture à la saveur sans apprêt, d'une étonnante économie de moyens. L'homme poursuit amoureusement une poésie, muse rebelle et fuyante, rappelant sans cesse son exigence de simplicité.

En rallumant la lampe
(je) reprendrai la page,
avec des mots plus pauvres
et plus justes, si je puis.

Il préfère aux jongleries d'un langage sophistiqué et étincelant, la ferveur d'une voix nue, le message épuré d'un vocabulaire sans artifice et sans rouerie.

Trop facile de jongler avec le poids des choses, une fois changées en mots.

Voilà un homme étonnant, en marge des modes, du clinquant, du tintamarre ambiant d'une société où il faut sans cesse se faire remarquer même par des moyens discutables, où la forme compte plus que le fond.
Jaccottet, lui préfère le fond et taille ardemment la forme pour qu'elle reflète le plus fidèlement le fond.
Ce poète qui tend l'oreille à la confidence du liseron, égaré sur le bord du chemin, a l'ouïe fine, le regard clairvoyant, l'intuition inquiète face à l'éphémère.

Un traducteur

qui éclaire l'oeuvre

des autres

Est-ce sa modestie, sa passion de la poésie qui a fait de lui pendant tant d'années un extraordinaire traducteur des plus grands grands poètes ? Dix-huit auteurs de cinq langues différentes sont le reflet visible de l'oeuvre immense de traduction accomplie par Philippe Jaccottet et devant laquelle il convient de s'incliner, éberlué et admiratif.
Traduits de l'italien : Pétrarque, Le Tasse, Leopardi
( Une des voix les plus pures de la poésie d'Occident ), Ungaretti, Montale, Bertolucci, Luzi, Bingogniari, Erba. De l'espagnol : Gongora. De l'allemand, Goethe, Hölderlin, Rilke. Et des inconnus, l'Aurichienne Christine Lavant, le Zurichois Conrad Ferdinand Meyer. " Traduttore, tradittore " ? Avec Jaccottet, c'est impossible, ses traductions sont plus proches des révélations.
Marqué par des rencontres essentielles : Goethe et Rilke, traducteur admirable d'Homère, cet Hélvète fut aussi chroniqueur littéraire de la gazette de Lausanne et la Nouvelle Revue de Lausanne mais son oeuvre poétique exigeante est une des plus grandes de notre époque. Dans les milieux littéraires, on évoque son nom pour un prix Nobel.
Depuis Giono, personne mieux que lui, aujourd'hui ne sait rêver sur les secrets de la nature, des arbres et des vergers, des prairies, des torrents, des montagnes, des pivoines et des roses trémières et en traduire des fragments
" de presque éternité murmurante "
Car il veut dépasser la seule émotion esthétique, il cherche " L'ouverture de la porte ou de la fenêtre vers autre chose, c'est ce que je vise, et que l'esprit en ressorte un peu rafraîchi."
Cet admirateur de Claudel, de Saint Jean de la Croix, de La Divine Comédie de Dante, serait-il un poète mystique ? Il ne s'en défend pas vraiment, il constate que notre société devient un monde sans Dieux, d'où serait banni le sacré. La poésie pourrait-elle être  une prière qui redonnerait peut-être un jour aux hommes qui savent écouter ce que l'on n'entend pas, le sens du sacré ?
" Cela dépend des poètes, j'ai trop de respect pour le sacré pour trancher. Dans certains cas, quand on n'a plus la prière la poésie peut aider. Elle est un essai de traduire des émotions brèves et profondes le plus honnêtement possible et de faire rayonner les mots pour les autres "

Un contrebandier,

passeur d'images

Mais Philippe  Jaccottet préfère se décrire comme un colporteur d'images, passant le col des montagnes en contrebande. Ce sont ces images qu'il partage avec sa femme, Anne-Marie et que cette dernière retransmet à travers son oeuvre picturale.
Leur dialogue intime s'est particulièrement révélé lors de la dernière exposition du peintre au centre culturel suisse, au début de l'année 2001.
Les paysages d'Anne-Marie Jaccottet et ses natures mortes répondent silencieusement au monde. Les natures mortes, les fruits, les fleurs d'Anne-Marie Jaccottet reflètent la légèreté alliée à la profondeur, la nature chante sur sa toile. Sa façon de manier l'aquarelle donne une densité nouvelle aux couleurs aériennes.
Le peintre et le poète sont recueillis dans la même communion avec la nature, le même amour des arbres, des fleurs et des fruits... Une invitation à la sagesse et à la clairvoyance.
" Notre oeil trouve dans le monde sa raison d'être, et notre esprit s'éclaire en se mesurant avec lui " ( La promenade sous les arbres )
A chacun de méditer, porté par la justesse des mots et des formes.

 

Nota : Nous remercions tout particulièrement la revue " ARTS ACTUALITES MAGAZINE " qui nous a autorisés à reproduire cet article consacré à l'immense et "modeste" poète Philippe Jaccottet et sa femme Anne-Marie peintre aquarelliste. Ces mots et ces images reflètent exactement l'esprit du site "Poésie et Aquarelles ".

main.gif (969 octets) Bibliographie du poète

Page d'auteur : Philippe Jaccottet

Mémoire de licence par Mathilde Vischer 1999

 

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